Les échappés de l’Enfer (I/V)

25 mars 2024 - 11:22

1988 : Dirk Demol

À la fin, ce n’est pas toujours le plus fort qui gagne. Sur les routes de lEnfer du Nord, le « plus fort » peut s’imposer dans le vélodrome mythique mais aussi bien s'embourber dans la Trouée d’Arenberg, s’écraser sur le secteur de Mons-en-Pévèle ou s’affaisser dans le Carrefour de l’Arbre, sans oublier tous les pièges du bitume. Sur ces routes uniques, il faut être fort, mais aussi courageux et chanceux. Paris-Roubaix sourit aux audacieux, même à ceux de la première heure. Dans une course où le chaos s’impose à tout moment, les échappés matinaux se créent des ouvertures insoupçonnées. Vainqueurs de lEnfer du Nord sur des scénarios qui ont contredit les pronostics, cinq héros d’un jour nous racontent leur épopée paradisiaque sur les pavés.

Dirk Demol : « Le genre de journée qu’un coureur comme moi ne connaît qu’une fois »

Qu’en est-il de la plus longue échappée victorieuse dans l'histoire de Paris-Roubaix ? « Nous avons fait 222 kilomètres à l’avant », se souvient Dirk Demol, vainqueur de l’édition 1988. Cette année-là, son équipe AD Renting était venue avec un grand favori : Eddy Planckaert. Des adversaires prestigieux se dressaient sur sa route : Laurent Fignon, Sean Kelly, Marc Madiot, Eric Vanderaerden... Mais c’est le « manneke » (« petit gars ») Demol, originaire de Kuurne à quelque 25 km de Roubaix, qui s’est offert un triomphe inattendu en prenant le meilleur sur ses compagnons d’échappée tout en résistant aux plus grands champions, conformément à l’oracle du légendaire Roger De Vlaeminck. « Les chiffres sont impitoyables », écrivait Jean-Marie Leblanc, en direction de Kuurne, au moment de pondérer dans les colonnes de L’Équipe l’impossibilité mathématique pour Fignon de combler un écart de 2’52’’ dans les tout derniers kilomètres. Le Français a finalement franchi la ligne en 3e position, 1’55’’ après Demol. Fignon n’a jamais trouvé le bon compte sur le monument roubaisien, dont Leblanc a ensuite assumé la direction en même temps que celle du Tour de France. Quant à Demol, il partage aujourd’hui son expérience unique en tant que directeur sportif de Lotto Dstny, après avoir accompagné les débuts de Tom Boonen et la fin de carrière de Fabian Cancellara.

KM 0. MONTER AU FRONT
« Je couvrais les premières échappées pour Planckaert »

« Roubaix a toujours été ma course préférée. Je me souviens l’avoir disputée avec l’équipe nationale belge en 1980, en tant que coureur espoir. À l’époque, il fallait attendre une lettre par la poste et j’étais si heureux quand j’ai reçu le courrier m’annonçant que j’allais faire Roubaix ! J’ai terminé deuxième dans un sprint contre Stephen Roche, avec un scénario similaire à ma victoire en 1988. C’était une longue échappée, partie avant les premiers pavés, nous avions le même nombre de coureurs à l'avant, 13, et on s’est finalement retrouvés à deux.

Ensuite, j’ai eu l'occasion de participer en tant que professionnel. En 1988, je couvrais les premières échappées avec un autre équipier belge, Luc Colyn, pour notre leader Eddy Planckaert, qui avait remporté le Tour des Flandres une semaine plus tôt. Nous voulions avoir quelqu’un à l’avant pour éviter de mener la poursuite dans le peloton. Il y a eu beaucoup de tentatives et j’ai été chanceux en quelque sorte car j’étais devant quand l’échappée a fini par partir après une quarantaine de kilomètres de course. »

KM 44. PROFITER DE L'ECHAPPÉE
« J'ai eu la chance d'être avec Thomas Turbo »

« Nous avions un groupe assez important et je pensais déjà que mon directeur serait content du travail que j’avais fait. Bien sûr, tu roules. Mais tu restes sur la réserve, car il faut pouvoir aider ton leader s’il arrive plus tard. Je n’étais pas assez fort pour être un leader, ni physiquement, ni mentalement. Mais dans un bon jour, j’ai pu faire Top 10 de plusieurs semi-classiques. Mais je n’ai jamais disputé le final d’une grande classique, sauf cette année-là à Roubaix.

J’ai eu la chance d'être devant avec Thomas Wegmuller. Nous l’appelions Thomas Turbo, ou Terminator, parce qu’il roulait toujours à fond. Quelques années plus tard, il a attaqué avec Jacky Durand au Tour des Flandres et ils ont aussi tenu jusqu’au bout. Mais j’étais aussi le seul à pouvoir l’accompagner. Gerard Veldschoten était dans l’échappée, Allan Peiper... Quand ces gars ont été lâchés, je me suis dit que nous allions très vite. »

KM 220. ÉCOUTER MONSIEUR PARIS-ROUBAIX
« Je peux le faire ! »

« Mon premier leader lorsque je suis devenu professionnel, en 1982, était Roger De Vlaeminck, Monsieur Paris-Roubaix. S’il aimait un jeune coureur, il partageait son savoir. À Roubaix, le positionnement est essentiel. Roger m’a aussi appris à rester fluide plutôt qu’à passer en force sur les pavés. En 1988, à environ 45 km de l'arrivée, des voitures de presse nous ont dépassés. L’une d’elles a ralenti... Roger était leur invité. Il a baissé sa vitre et m’a dit : ‘’Dirk, tu sais, tu vas aller au bout ! Il y a encore trois minutes d’écart. C’est la chance de ta vie’’. À partir de ce moment-là, je me suis lancé à fond.

Dans les courses, je doutais souvent. Mais ce jour-là... Pour une raison ou une autre, je me disais : ‘’Ok, Roger a dit qu'on pouvait aller au bout, je me sens bien... Je peux le faire !’’ À tous les niveaux, physiquement, mentalement, c’était le genre de journée qu’un coureur comme moi ne connaît qu’une fois dans sa carrière. Je savais aussi que Thomas n’avait vraiment pas de sprint alors que je pouvais me défendre, surtout dans les petits groupes. Et le vent avait soufflé un sac en plastique dans son dérailleur. C’était une occasion unique, tout s’est aligné. »

KM 266. UNE PLACE DANS LA LÉGENDE :
« C’est vrai, j’ai gagné Roubaix ! »

« Quand on franchit la ligne, on ne se rend pas vraiment compte. Surtout quelqu’un comme moi, un gregario, un domestique... C’était déjà ma septième année en pro. Je suis monté sur le podium, puis j’ai dû parler aux médias, faire le contrôle antidopage... Mon meilleur supporter était là, il est venu me chercher pour me ramener à la maison. Il y avait un petit fan club dans un café. C’était incroyable de voir à quel point tout le monde était enthousiaste.

J'ai fait la fête avec eux jusqu'à 3 ou 4 heures du matin, même Jean-Marie Leblanc était là pour L’Équipe. Et à un moment dans la nuit, ils m'ont apporté les journaux du lundi. J’étais en première page et j’ai dit : ‘’Oui, c’est vrai, j’ai gagné Roubaix !’’ Je suis allé me coucher, j’étais tellement fatigué mais je ne pouvais pas dormir : ‘’Est-ce que c'est vrai ? Est-ce que j'ai rêvé ?’’ J’étais comme dans un rêve, en effet.”

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