C’était comment la première fois ? (IV/IV)

10 avril 2019 - 15:36

Tanguy Turgis : « Plus le temps passe,

plus je me rappelle de la joie»

 

Dans la vie d’un coureur cycliste, il y a un avant et un après. Chaque année, ils sont près d’une quarantaine à disputer leur premier Paris-Roubaix… une expérience qui reste inoubliable quelle que soit l’issue de ce grand baptême du pavé. D’ici au 14 avril prochain, quatre des débutants de l’édition 2018 témoignent avec un peu de recul de cette initiation pas comme les autres. Pour Tanguy Turgis, le premier Paris-Roubaix est aussi devenu le dernier. Les souvenirs de cette journée d’exception à plusieurs titres mêlent la joie et la tristesse…

© Credit Franz-Renan Joly / Vital Concept-B&B Hotels
© A.S.O.

Un p’tit exploit, et puis s’en va ! C’est bien la cruelle réalité de l’unique expérience de Paris-Roubaix dans la trop courte carrière de Tanguy Turgis, stoppée net le jour du diagnostic d’une malformation cardiaque, qui lui a été signifiée en octobre dernier avant la fin de sa première année dans les rangs professionnels, à l’âge de 20 ans. Dans la famille Turgis, on respire vélo depuis toujours. Les deux frères aînés, Jimmy et Anthony, ont montré la voie au cadet, qui n’est ni le moins passionné ni le moins talentueux des trois. En particulier lorsqu’il s’agit de Roubaix : « Les éditions dont je me souviens bien, c’est l’époque de Boonen et Cancellara. Tom Boonen avait la classe, il m’a clairement donné envie de faire Paris-Roubaix, se souvient Tanguy, très vite amené à débuter son apprentissage du pavé. J’ai participé au mini Paris-Roubaix qu’on dispute en minimes, puis à Paris-Roubaix juniors où je me suis classé 3e en 2016. J’ai adoré ce terrain qui me convenait, et surtout l’approche de la course. C’est un degré de concentration qu’on ne connait jamais ailleurs : on fait des reconnaissances, on choisit notre matériel en faisant attention à tous les détails, on prend de nouveaux vélos. Ça me plaçait dans une spirale très sérieuse, qui pour moi était propice à la performance ».

Lancé dans une progression aussi précoce que convaincante, le jeune coureur de Vital Concept s’est vu proposer une place dans le groupe en préparation pour la classique de ses rêves, alors qu’il se projetait davantage sur le Tour des Flandres Espoirs, programmé le même jour. A moins de deux semaines de l’échéance, il n’était pas question de gamberger : « Je me souviens d’avoir dit à mon frère que je me sentais un peu fatigué et que je ne voulais pas trop rouler pour garder de la fraîcheur. J’ai adoré les jours qui ont précédé. Pendant les reconnaissances je passais beaucoup de temps avec Bert de Backer. Ce n’est pas quelqu’un qui parle beaucoup, mais dès qu’il s’agit de Paris-Roubaix, c’est un autre homme. Rien qu’en le regardant, j’ai pu apprendre beaucoup de choses ».

« Si on me dit demain qu’on peut me régler mon problème cardiaque le temps d’une course, je ne demanderais pas le Tour de France ou un autre grand tour… ce serait Paris-Roubaix. »

Manifestement, Tanguy Turgis a l’œil aiguisé. Dans ses souvenirs de Roubaix, il retient les sensations éprouvées à chaque kilomètre ; les paroles échangées avec son frère Jimmy au départ, présent lui aussi pour son dépucelage, mais à 24 ans et dans le maillot de Cofidis ; la chute évitée de justesse dans le secteur d’Haveluy ; l’état de confiance alors qu’il colle encore au groupe des favoris en sortant de la Trouée d’Arenberg, etc. « Je savais ce que je faisais, revit Tanguy au rythme de ses coups de pédales. Après Pont Gibus, on rentrait dans le circuit juniors, je me sentais presque chez moi. Je me disais ‘’maintenant on est à égalité, les gars, vous n’avez plus l’avantage du terrain’’. À Mons-en-Pévèle, j’étais dans la roue de Mathew Hayman, un peu à bloc. J’ai pris un trou parce que j’étais trop collé à lui. On dit que les crevaisons c’est de la malchance, mais je n’y crois pas. Celle-ci j’aurais pu l’éviter. Bert de Backer n’a jamais crevé en 9 participations, et moi je n’ai crevé qu’une fois sur mes quatre expériences des pavés. Je crois que c’est une question de lucidité ». Un peu plus loin, juste après le Carrefour de l’Arbre, les deux frangins se retrouvent et se donnent. Façon guerriers : « On a pris de gros relais ensemble tous les deux, comme quand on faisait des exercices quand on était plus jeunes. Et on a creusé l’écart comme ça sur un peloton où roulaient par exemple Tony Martin et Adrien Petit… jusqu’au vélodrome. C’était un moment d’émotion énorme ».

Sur la ligne d’arrivée, Tanguy et Jimmy se classent respectivement 42e et 43e. À 19 ans, le gamin de Vital Concept devient le plus jeune à vaincre l’Enfer du Nord depuis le Belge Roger Gyselinck… 73e en 1939 ! Et pour celui qui bouscule la statistique, la bataille menée dans le ventre mou n’a rien d’anecdotique : « Tony Martin fait 72e, parce qu’à un moment il a décidé de lâcher. Mais pour moi, qui disputait mon premier Paris-Roubaix, terminer 42e ou 75e, ce n’est pas pareil. Je venais pour donner tout jusqu’au bout ». Ce soir-là, le tempérament de Tanguy, « déçu d’avoir crevé parce que j’aurais pu finir 30e », en dit aussi long que cette performance pleine de promesses, là où son patron Jérôme Pineau lui affirme dans l’euphorie qu’il« peut envisager de la gagner un jour ».

Mais les foutus examens médicaux de l’automne dernier ont mis un terme aux rêves de victoire, et Paris-Roubaix appartient maintenant au passé de coureur de Tanguy Turgis. L’énorme désillusion donne une valeur affective supplémentaire à la course qui l’avait déjà conquis : « Pour l’instant, j’éprouve de la tristesse parce que je sais que ne revivrai plus ça, mais plus le temps passe, plus je m’en rappelle comme d’une journée de joie. Si on me dit demain qu’on peut me régler mon problème cardiaque le temps d’une course, je ne demanderais pas le Tour de France ou un autre grand tour… ce serait Paris-Roubaix. » 

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