Juan Antonio Flecha : « Paris-Roubaix choisit ses vainqueurs. Et parfois, ses choix sont injustes »
31 mars 2026 - 10:30
À un pavé près !
Gagner la Reine des classiques, c’est le rêve d’une vie pour toute une catégorie de coureurs désignés comme « Flandriens », qu’ils viennent ou non du plat pays, ainsi que pour des grands champions ou championnes qui attachent un prestige particulier à Paris-Roubaix. Mais au-delà des 95 vainqueurs différents figurant au palmarès (90 + 5 pour les dames), l’histoire de l’épreuve est aussi marquée par des coureurs de tout premier rang qui butent à répétition sur cet objectif, collectionnent les places d’honneur, passent à côté de la consécration pour un coup de frein en trop, une crevaison au mauvais moment. Qu’a-t-il manqué à Adrie van der Poel pour s’imposer dans les années 80 sur le vélodrome où son fiston a triomphé sur trois éditions consécutives ; à Juan Antonio Flecha, le latino qui est passé le plus près de l’exploit sur les pavés du Nord ; à Marianne Vos qui a gagné partout ailleurs ? Les souvenirs de podium ont-ils seulement le goût de l’amertume pour Zdenek Stybar, Steve Bauer ou Lorena Wiebes ? Questions et réponses dans une série de six interviews à découvrir jusqu’au 12 avril prochain.
Juan Antonio Flecha : « Paris-Roubaix choisit ses vainqueurs. Et parfois, ses choix sont injustes » (III/VI)
Il fut un temps, pas si lointain, où les classiques étaient un territoire inexploré pour les cyclistes espagnols. Chaque fois qu’une équipe espagnole était contrainte, par le règlement ou par ses sponsors, de participer à Paris-Roubaix, les directeurs sportifs demandaient aux coureurs de lever la main lors d’un stage et de se porter volontaires pour ce qui était présenté comme une expédition vouée à l’échec, dans l’inconnu. Deux ou trois jeunes se proposaient, et les autres places étaient confiées à des équipiers de second plan, hors de forme, avec pour consigne d’abandonner dès le premier ravitaillement. Juan Antonio Flecha était différent : un pionnier, en quelque sorte. Lors de sa première année chez Banesto (aujourd’hui Movistar Team), il expliqua à son manager Eusebio Unzué qu’il voulait courir l’Enfer du Nord. « Il m’a dit qu’il m’y emmènerait quand je serais assez bon pour la gagner », se souvient Flecha.
Juan Antonio Flecha
Né le 17 septembre 1977 à Junin (Argentine). De nationalité espagnole, il vit à Castelldefels, près de Barcelone.
Équipes : Relax-Fuenlabrada (2000-2001) / iBanesto.com (2002-2003) / Fassa Bortolo (2004-2005) / Rabobank (2006-2009) / Team Sky (2010-2012) / Vacansoleil (2013)
Principales victoires :
11e étape du Tour de France 2003 / Omloop Het Nieuwsblad 2010 / Championnat de Zurich 2004 / Giro del Lazio 2004 / Circuit Franco-Belge 2008
Résultats à Paris-Roubaix :
2003 : 25e / 2004 : 13e / 2005 : 3e / 2006 : 4e / 2007 : 2e / 2008 : 12e / 2009 : 6e / 2010 : 3e / 2011 : 9e / 2012 : 4e / 2013 : 8e
LA DEUXIÈME PLACE, ÇA FAIT MAL ?
Juan Antonio Flecha a découvert les classiques grâce à des cassettes vidéo qu’un ami danois lui prêtait lorsqu’ils étaient au lycée. « À l’époque, on ne pouvait voir le Tour des Flandres ou Paris-Roubaix en Espagne que via le satellite », explique-t-il. « J’ai regardé ces cassettes encore et encore. J’étais obsédé, et j’ai appris les parcours par cœur. » Roubaix dépasse largement la simple logique sportive. « Roubaix ne se résume pas à gagner ou perdre. Cette course vous apporte bien plus qu’une simple victoire. Arriver au vélodrome est déjà un triomphe que beaucoup de coureurs recherchent. » C’est pourquoi ne pas l’avoir gagnée ne le hante pas : « Paris-Roubaix choisit ses vainqueurs. Et parfois, ses choix sont injustes. Mais je préfère respecter les décisions de cette course. Elle a sacré de grands champions, mais aussi des outsiders comme Johan Vansummeren ou Matthew Hayman, qui ont gagné en étant toujours présents, année après année, souvent au service des autres. C’est une course capricieuse, et ses caprices ne m’ont pas toujours été favorables. Parfois, j’ai perdu parce que quelqu’un était plus fort. Parfois à cause de mes propres erreurs. Je n’ai pas besoin d’aller chercher plus loin. Je dois simplement l’accepter. »
2009, L’ANNÉE OÙ IL S’EST SENTI LE PLUS PROCHE DE LA VICTOIRE
Déjà double vainqueur de Paris-Roubaix, Tom Boonen prit les choses en main en 2009 et réduisit le groupe de tête à six coureurs à Mons-en-Pévèle : lui-même, Pozzato, Hushovd, Vansummeren, Hoste et Flecha. « C’était un groupe extrêmement fort », se souvient l’Espagnol. « Nous collaborions bien, et je me sentais très bien. » Porté par ses jambes, il lança une attaque tranchante dans le Carrefour de l’Arbre, mais chuta dans le premier virage de ce secteur redoutable, tordant ses plateaux au point que la chaîne ne tenait plus. Fin de course. « Dès que j’ai trouvé un moment à l’écart, j’ai éclaté en sanglots comme jamais à cause d’une course. Je ne savais pas si j’allais gagner, mais j’ai trouvé injuste de ne même pas pouvoir jouer ma chance, même si c’était dû à mes propres erreurs. Aujourd’hui, je réalise que je ne méritais tout simplement pas de gagner ce jour-là. Pourtant j’avais l’expérience nécessaire et j’avais l’impression de jouer parfaitement ma carte… »
Parmi ses souvenirs, celui de l’édition 2005 revient aussi comme l’un des plus marquants pour l’ancien coureur de Fassa Bortolo : « Lorsque j’ai sprinté pour la victoire avec Boonen et Hincapie, c’était la première fois que je me retrouvais dans une telle situation. Et mon épaule me faisait tellement mal après une chute à l’entraînement que je ne pouvais même pas me mettre en danseuse. Quand le moment est venu, j’ai mal géré en lançant le sprint trop tôt, et mes deux adversaires m’ont battu facilement. »
TOM BOONEN, SON MEILLEUR ENNEMI
« Je suis fier d’avoir été présent lorsque Tom Boonen a remporté son premier Paris-Roubaix », affirme Flecha. « C’est le rival qui m’a le plus marqué. » Il se souvient par exemple d’une attaque lointaine de l’ancien champion du monde belge : « Lors de mon avant-dernière participation, il est parti très loin de l’arrivée. Mes coéquipiers chez Sky et moi avons essayé de le reprendre et, à Mons-en-Pévèle, j’ai accéléré pour revenir. J’étais proche, mais impossible de prendre sa roue. Ce duel illustre à quel point il était supérieur. » Cette époque a également été dominée par Fabian Cancellara, triple vainqueur à Roubaix (2006-10-13), que Flecha a eu l’occasion de côtoyer pendant leur passage par la formation Fassa Bortolo : « Je pouvais le suivre sur les pavés. S’il me distançait, c’était à cause de circonstances tactiques. Boonen, lui, était juste un cran au-dessus. » Le parcours de l’Espagnol a aussi coïncidé avec celui d’un autre vainqueur de Paris-Roubaix, puisqu’il a été le coéquipier de Mathew Hayman, à la fois chez Rabobank puis avec la Sky : « J’étais tellement heureux quand il a gagné en 2016 (ndlr : en battant Tom Boonen au sprint !). Il le méritait tellement… »
LA SOLITUDE, CARACTÉRISTIQUE UNIQUE DE PARIS-ROUBAIX
Flecha explique que dans la plupart des courses, le niveau de difficulté se juge sur les reliefs. Paris-Roubaix fait exception à cette règle : « Il n’y a pratiquement pas de dénivelé, et les difficultés viennent d’autres facteurs. » Le coureur catalan souligne un aspect particulier qu’aucun profil de course ne pourra jamais refléter : la solitude. « C’est la course où l’on se sent le plus seul, et celle qui incarne le mieux cet esprit d’aventure des pionniers du cyclisme sur route. Aujourd’hui, je suis accro aux épreuves d’ultra-endurance et d’autonomie, et elles me font revivre ce que Roubaix m’imposait, car l’assistance technique n’était pas toujours là pour vous. Votre équipe peut avoir du personnel dans chaque secteur, prêt à vous aider en cas de problème, mais combien de coureurs ont simplement pu terminer la course parce qu’un spectateur leur a donné un coup de main, ou parce qu’ils ont trouvé eux-mêmes une solution pour s’en sortir ? » L’ancien « Roubaisien » rêve encore de ces scènes de poursuite entre plusieurs groupes, conscient que, s’il subissait un problème mécanique, la voiture de l’équipe serait à des kilomètres et sa course serait terminée. « Vraiment. Et je me vois rouler sur l’un de ces secteurs pavés, au milieu de nulle part, avec le vent venant de toutes les directions, comme si j’ouvrais un nouveau chemin à travers les champs. » Flecha, le pionnier, n’a qu’un seul regret dans cette belle histoire d’amour avec Paris-Roubaix. « Je n’ai jamais eu la chance de disputer une édition sous la pluie. Il y avait un peu de boue sur les pavés en 2005, mais seulement parce qu’il avait plu les jours précédents. Quand j’ai décidé de prendre ma retraite, je croisais les doigts pour que l’édition suivante ne se déroule pas par mauvais temps. Ça m’aurait rendu fou ! »


