Steve Bauer : « Ce centimètre fait toute la différence au monde »
26 mars 2026 - 10:00
Gagner la Reine des classiques, c’est le rêve d’une vie pour toute une catégorie de coureurs désignés comme « Flandriens », qu’ils viennent ou non du plat pays, ainsi que pour des grands champions ou championnes qui attachent un prestige particulier à Paris-Roubaix. Mais au-delà des 95 vainqueurs différents figurant au palmarès (5 pour les dames), l’histoire de l’épreuve est aussi marquée par des coureurs de tout premier rang qui butent à répétition sur cet objectif, collectionnent les places d’honneur, passent à côté de la consécration pour un coup de frein en trop, une crevaison au mauvais moment. Qu’a-t-il manqué à Adrie van der Poel pour s’imposer dans les années 80 sur le vélodrome où son fiston a triomphé sur trois éditions consécutives ; à Juan Antonio Flecha, le latino qui est passé le plus près de l’exploit sur les pavés du Nord ; à Marianne Vos qui a gagné partout ailleurs ? Les souvenirs de podium ont-ils seulement le goût de l’amertume pour Zdenek Stybar, Steve Bauer ou Lorena Wiebes ? Questions et réponses dans une série de six interviews à découvrir jusqu’au 12 avril prochain.
Steve Bauer : « Ce centimètre fait toute la différence au monde » (II/VI)
Steve Bauer n’a jamais vraiment compris comment Paris-Roubaix lui avait échappé. À vrai dire, Eddy Planckaert lui-même ne saisit pas non plus comment il a arraché l’édition 1990 de l’Enfer du Nord à son rival canadien, les deux hommes ayant jeté leur vélo sur la ligne, les yeux fermés, après un sprint effréné sur le vélodrome. Dix minutes plus tard, les officiels annonçaient la victoire du Belge avec l’écart le plus infime : moins d’un centimètre. Immédiatement, cette édition fut qualifiée de Paris-Roubaix le plus serré de l’histoire, réputation qu’elle conserve encore aujourd’hui, même si Gilbert Duclos-Lassalle a devancé Franco Ballerini de quelques centimètres en 1993. Les surprises ne sont jamais loin dans l’Enfer du Nord, et parfois elles sont belles. Mais Bauer, malgré sa compétitivité sur les pavés, n’a jamais trouvé l’ouverture. Trente ans après avoir raccroché le vélo, il poursuit encore le succès à Roubaix en tant que manager sportif du NSN Cycling Team.
Né le 12 juin 1959 à St. Catharines, Canada
Équipes : La Vie Claire (1985-1987) / Helvetia-La Suisse (1988-1989) / 7 Eleven, Motorola (1990-1995) / Saturn (1996)
Principales victoires : Züri Metzgete 1988 / 1re étape du Tour de France 1988 (5 jours en Maillot Jaune cette année-là, 9 en 1990) / 2 étapes du Critérium du Dauphiné / GP des Amériques 1988
Résultats à Paris-Roubaix : 1985 : abandon / 1986 : 29e / 1987 : abandon / 1988 : 8e / 1989 : abandon / 1990 : 2e / 1991 : 4e / 1992 : 17e / 1993 : 23e / 1994 : abandon / 1995 : 17e
Signe particulier : Originaire de l’autre côté de l’Atlantique, le Canadien Steve Bauer savait qu’il devait apprendre les codes des classiques du Nord. « Les Français m’appelaient “Le Canadien Bauer” », se souvient-il avec le sourire. Plutôt que de s’installer près de la Méditerranée, il s’est établi à Gullegem, au cœur de la Flandre.
LE ROUBAIX LE PLUS SERRÉ DE L’HISTOIRE
Steve Bauer, Eddy Planckaert et Edwig Van Hooydonck se battaient depuis sept heures et demie lorsqu’ils entrèrent sur le vélodrome à l’arrivée de Paris-Roubaix 1990. « Planckaert avait longtemps été en tête, et j’ai eu la chance que Laurent Fignon anime la course ce jour-là », se souvient le Canadien. « J’ai été beaucoup plus patient que les autres années. Je suivais, j’observais… Et à Cysoing, j’ai attaqué pour faire la jonction, ce qui était bien senti. Nous sommes arrivés au Carrefour de l’Arbre et je pense qu’à ce moment-là j’étais le plus fort, mais je n’ai pas réussi à lâcher tout le monde. Inévitablement, cela s’est joué au sprint, avec quelques coureurs qui nous ont rejoints sur le vélodrome. » Le Belge Jean-Marie Wampers, vainqueur l’année précédente, était là, tout comme le Français Gilbert Duclos-Lassalle, futur vainqueur en 1992 et 1993. La course avait été haletante toute la journée, avec des écarts minimes, et elle le fut encore davantage sur le vélodrome, où les prétendants jetèrent leurs dernières forces sur la ligne. Personne ne leva les bras. Tout le monde attendit dix minutes qui semblèrent une éternité. « C’était un moment étrange parce qu’on ne sait pas quoi croire, ni ce qui va se passer », raconte Bauer. Le 8 avril 1990 était bien le jour de Planckaert, qui remportait Roubaix quelques années après son succès au Tour des Flandres, malgré la performance impressionnante de Bauer. « J’étais en forme, prêt, mais cela dépend aussi du déroulement de la course, et je pense avoir pris les bonnes décisions », analyse-t-il. « J’ai tout bien fait jusqu’au dernier mètre, où la seule façon dont j’ai perdu la course, c’est que je n’ai pas bien synchronisé mon lancer de vélo. Et Planckaert non plus. Mais ce centimètre d’avance fait toute la différence au monde. »
UN SPRINT PAS COMME LES AUTRES
« J’ai toujours pensé que Roubaix serait une course excitante et qui me conviendrait. » Bien qu’il ait découvert l’Enfer du Nord en tant que néo-pro, Bauer manquait d’expérience sur les classiques du Nord, mais il comptait sur ses qualités acquises dans les critériums américains pour tenir la distance et, éventuellement, exploiter son passé sur piste dans le vélodrome de Roubaix. « C’est une façon fantastique de terminer la course », dit-il avec enthousiasme. « C’est tellement emblématique de finir sur un vélodrome, surtout une course comme Roubaix. Avec mon expérience sur piste, je suis tout de suite monté en haut de la piste pour pouvoir accélérer ou répondre aux attaques », explique-t-il à propos de son sprint pour la victoire. « J’ai vu l’attaque d’Edwig Van Hooydonck, ce qui était important pour ne pas être pris au dépourvu. Je suis passé en dessous, ce qui m’a donné un avantage sur Planckaert dans la ligne droite. Nous étions côte à côte et il a réussi à me devancer d’un centimètre. » Bauer estime qu’il aurait pu mieux gérer son lancer de vélo : « On pousse tellement fort qu’on voit noir », dit-il. « Je pensais presque que la ligne d’arrivée était un peu plus loin. C’est une piste de 400 mètres et, avec mon expérience, je savais que la ligne n’était pas au centre, juste avant le virage relevé. Mais là, je me suis trompé. Malgré tout, j’ai fait un sprint fantastique. »
GAGNÉE OU PERDUE, C’EST TOUJOURS LA REINE
« Je croyais pouvoir gagner Roubaix, et c’était mon objectif à chaque participation », explique Bauer, qui a couru l’épreuve onze fois entre 1985 et 1995, avec notamment sa 2e place en 1990. « J’ai appris que c’est l’une des plus grandes courses au monde. Si le coureur est inspiré, cela apporte quelque chose d’exceptionnel à une carrière, parce que cela crée des histoires… Et l’une des plus grandes est ma deuxième place à un centimètre. Si la course n’était pas aussi mythique, je ne raconterais sans doute plus cette histoire. » Plus que toute autre course, Roubaix et ses récits de survivants et de destins contrariés montrent que l’histoire n’appartient pas uniquement aux vainqueurs, même s’ils sont particulièrement célébrés sur le vélodrome. « Bien sûr, j’aurais aimé avoir ma propre douche et mon pavé dans mon salon », sourit Bauer, qui avait aussi perdu le championnat du monde 1989 de façon dramatique, à cause d’une crevaison alors qu’il se battait pour le maillot arc-en-ciel face à Greg LeMond. « Gagner, c’est le sport à son plus haut niveau, c’est ce à quoi tout le monde aspire », conclut-il. « Mais je retiens de Roubaix que j’y ai fait de grandes courses : deuxième, mais aussi quatrième, huitième. J’étais dans le match. Je n’étais pas un équipier. Je jouais la victoire, et c’est un souvenir précieux. »
LA TRANSMISSION CONTINUE
1996 fut la dernière saison de Steve Bauer dans le peloton, la seule où il ne participa pas à un Paris-Roubaix alors dominé par les Mapei Johan Museeuw, Gianluca Bortolami et Andrea Tafi. « Leur force collective était difficile à battre », explique-t-il. « Roubaix est une course où plusieurs favoris peuvent gagner, de par sa nature. Mais une équipe comme celle-là dominait avec le nombre de coureurs capables de contrôler l’avant de la course dans le final. » Trente ans plus tard, il observe la domination de champions comme Mathieu van der Poel et Tadej Pogacar en tant que manager sportif de NSN (dont les ambitions à Roubaix reposent cette année sur des coureurs comme Hugo Hofstetter et Lewis Askey) après des passages chez CCC (avec Greg Van Avermaet, 12e en 2019) et Astana. « Il est important de suivre l’évolution de la course », dit-il. « C’est une course où il faut être attentif tout le temps. Il n’y a jamais de moment de répit : du départ aux premiers pavés, jusqu’à la forêt d’Arenberg et au final. On ne peut jamais relâcher son attention. Il faut être concentré toute la journée. » Ensuite seulement, la chance peut tourner en votre faveur.


